Une génération meurtrie : les anciens du quartier

Destins ouvriers compromis et trajectoires sociales accidentées

Par Eric MARLIERE

Chercheur associé au CESDIP UMR 8183 (CNRS/Ministère de la Justice/UVSQ), chercheur associé au CERAL EA 3968 (Université Paris Nord), intervenant à l’IRTS de Montrouge et chargé de cours à l’université Paris Nord.

Mercredi 22 Août 2007
Les plus âgées parmi ceux que l’on appelle les «jeunes de cité» composent ce que je nomme le groupe des anciens : la moyenne d’âge de ces adultes se situant entre les 40 ans et la cinquantaine. Ce groupe de personnes n’est plus composé de jeunes au sens biologique à l’époque de l’enquête joue cependant un rôle essentiel dans l’appréhension des transformations culturelles des jeunes des enfants d’ouvriers et dans la jeunesse des «classes populaires urbaines». Ils constituent la première génération à connaître le déclin du monde industriel local et a marqué une rupture significative avec les modes de vie ouvriers de leurs parents. Ensuite, ils sont les premiers à connaître les phénomènes de «galère» et surtout à être confronté au racisme et à la précarité. Enfin, ils sont aussi les « pionniers » des pratiques culturelles qui caractérisent les «jeunes des cités» aujourd’hui : entre passion pour le football, initiation aux carrières délinquantes du fait de l’exclusion rampante (pour certains), goût pour les tenues de survêtements de marque (Adidas ou Sergio Tachini à l’époque), l’envie de rester entre soi dans l’espace résidentiel en raison d’une société déjà perçue comme hostile dans les années 1980. Ces jeunes lorsqu’ils sont issus de familles en provenance d’Afrique du Nord conserve en partie les pratiques traditionnelles de leurs parents : ils sont les premiers à faire le Ramadan à l’école et dans la cité. On remarque une prise de distance avec le monde ouvrier local d’alors même si les plus âgés d’entre eux qui approchent la trentaine à l’époque ont travaillé dans les ateliers vieillissants de l’usine Chausson ou ont fait des études en lycée professionnel comme tourneur ou fraiseur. Pour beaucoup, leur rapport avec le monde de l’usine de leur père ne sait pas bien passer : conflit avec les anciens de l’atelier qui ont des « propos racistes », confrontation directe avec la hiérarchie qui se termine parfois en pugilat. Ces jeunes à l’époque vont expérimenter de nouvelles trajectoires professionnelles soit dans la délinquance (quelques-uns seront fichés au grand banditisme), les activités tertiaires – le commerce, la comptabilité pour les plus diplômés-, et les activités dites socioculturelles et le militantisme politique pour d’autres. A la différence de leur puînés, ils vont certes côtoyer le monde ouvrier – certains seront salariés dans les ateliers de production des industries locales – mais ce qui les rapprochent des «jeunes de cité» d’aujourd’hui c’est qu’ils n’appartiennent plus à ce monde.

Les anciens sont à la fois les «pionniers» des cultures urbaines de la société post-industrielle telle que nous la connaissons aujourd’hui mais aussi les premiers à se confronter la «galère», la précarité et le racisme. Les anciens ne sont pas à proprement parler des «grands frères», ils symbolisent plutôt un syncrétisme de jeunesse, d’ancienneté et de complicité avec les jeunes de la cité sans qu’ils aient pour autant un rapport «tutélaire» avec ces derniers. Les anciens ont conservé l’intérêt pour les films français des années 1960 et 1970 qui avaient pour étendard des acteurs comme Gabin, Delon ou Ventura. Mais ils sont aussi restés les fidèles supporters du football d’une manière générale contrairement aux plus jeunes à l’époque de l’enquête. L’héritage ouvrier est encore bien présent chez cette génération hybride situé entre de deux destins. Cette situation équivoque fut une période difficile pour beaucoup d’entre eux. Un tiers de cette classe d’âge ou génération n’ont pas franchi la trentaine en raison d’une trajectoire accidentée dans la grande délinquance, de parcours ébranlés par la toxicomanie ou encore de passion meurtrière pour l’alcool. Ces jeunes à l’époque était confronté au délitement du monde ouvrier et ne pouvait faire face aux changements radicaux qui se manifestaient au cœur de leur destiné individuelle mais également collective. Ces jeunes à l’époque constituent la première génération a être confronté au racisme (pour les héritiers de l’immigration j’entends), au chômage de masse, à l’obligation d’obtenir des diplômes à l’école (ce qui n’était pas le cas pour les générations ouvrières précédentes), à faire face à l’arrivée massive de la drogue dure dans les quartiers populaires et à tenter de penser un «monde nouveau» en raison du déclin rapide des «banlieues rouges» et de son système d’encadrement des «classes ouvrières». Ce contexte particulièrement difficile désarme beaucoup de ces jeunes qui se lance dans des activités délinquantes. Le résultat est catastrophique en raison des décès, des morts violentes et du caractère anomique des rapports sociaux constatés dans le quartier étudié à l’époque. Ces jeunes, parfois toxicomanes, étaient coutumiers des séjours en prison et se retrouvaient, de fait, exclus des dynamiques économiques de l’époque. Pour les autres, ceux qui ont fait des études ou qui se sont lancés dans le militantisme politique – pour donner du sens à cette perte de repère –, les partis de gauche étaient perçus comme une lueur d’espoir. Une partie de ces jeunes confrontés au racisme et à la discrimination s’engageront dans la «marche des beurs» ou dans les partis communistes locaux sans véritablement connaître une reconnaissance et un regard complaisant de la part des institutions politiques.

Pour conclure, après un regard rétrospectif de vingt ans, cette première génération de «jeunes de cité» me paraît comme une génération meurtrie en raison de son émergence dans un contexte de mutations rapides. Le contexte de socialisation de ces jeunes à l’époque est encore orienté pour appartenir au monde ouvrier alors que celui-ci est en voie de délitement. Les destins tracés qui symbolisaient la classe ouvrière de père en fils sont obsolètes. En revanche, chômage de masse et racisme s’installe durablement pour ces jeunes aux prises déjà avec les «violences policières» (peu médiatique à l’époque). Ces jeunes vont alors expérimentés (souvent à leur insu) des secteurs inconnus comme le grand banditisme, le travail social, le secteur tertiaire ou encore l’intérim. Sans y être au préalable préparés, les anciens sont les premiers «jeunes de cité» à tenter de conjuguer des stratégies d’insertion professionnelle et sociale en dehors du monde de l’usine. Le succès de cette entreprise n’est pas forcément au bout pour une majorité d’entre eux : un tiers d’entre eux connaisse une fin précoce (parfois tragique) dans la délinquance, les militants se voient instrumentalisés progressivement et utilisés à des fins politiques avant d’être jetés et le reste se voit confronté à l’intérim, la précarité et au chômage. L’appellation de « génération meurtrie » pour plus de 80 % des individus appartenant à cette génération me paraît, semble t-il, plus appropriée que celle de «grands frères». C’est pourquoi, il est utile de se pencher à nouveau sur cette période qui a constitué la jeunesse de ces adultes aujourd’hui afin de comprendre ce qui se passe à l’heure actuelle dans les quartiers dits sensibles.

Publié avec l’autorisation de l’auteur