Trois générations de militantisme politique sous la Ve République.

Par Vincent Geisser, Schérazade Kelfaoui
Respectivement chercheur à l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain de Tunis et chercheuse associée au Centre de Recherches et d’Analyses Géopolitiques de l’Université de Paris VIII.

Lundi 27 Mars 2006, Source original de l’article : La Médina, printemps 2001

L’élection de François Mitterrand à la présidence de la République en mai 1981 avait suscité beaucoup d’espoir chez les militants associatifs, politiques et syndicaux issus de l’immigration maghrébine qui y voyaient la possible concrétisation d’un certain nombre de leurs revendications historiques relatives au droit de vote, aux libertés associatives et aux titres de séjour. Si les premiers mois de la gauche au pouvoir furent vécus par la majorité de ces acteurs engagés comme une sorte de « bouffée d’air démocratique », on sait le désenchantement qui s’en suivit : ni la carte de séjour de 10 ans, ni les mesures de régularisation, ni même la réforme de la loi sur les associations, ne parvinrent à compenser l’immense déception provoquée par le renoncement à l’une des propositions majeures du programme du candidat Mitterrand, à savoir : la reconnaissance légale du droit de vote des résidents étrangers aux élections locales (proposition n° 80). Soutenus dans leurs luttes par leurs alliés traditionnels de l’extrême gauche, des milieux chrétiens humanistes et des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés, les militants maghrébins de la première génération continuèrent à se mobiliser sur ce thème qui devint l’un des éléments centraux de leur plate-forme revendicative. Si les conditions socio-économiques des travailleurs étrangers et de leurs familles semblaient globalement s’être améliorées durant la décennie quatre-vingt, la privation du droit de vote continuait à être vécue par les militants des associations immigrées comme une sorte de blessure citoyenne, symptomatique de cette tendance paternaliste de la gauche à les enfermer systématiquement dans leur « immigritude » : reconnus, certes, comme des travailleurs étrangers auxquels l’État français octroyait des droits sociaux et syndicaux mais niés, en tant que citoyens de leur commune, de leur région et de leur nation d’adoption. Pourtant, force est d’admettre que la mobilisation autour du droit de vote des résidents étrangers ne suscitaient déjà plus à l’époque beaucoup de passions et qu’il se dégageait un sentiment d’usure : les militants maghrébins de la première génération, issus du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) et/ou de l’extrême gauche étudiante subirent un processus de marginalisation, voire pour certains d’entre eux de récupération politique (via le Parti socialiste), car désormais l’enjeu central était bel et bien ailleurs : l’arrivée en politique des nouvelles générations issues de l’immigration, ce que l’on appelait couramment les « Beurs », attirant toutes les convoitises des états-majors partisans. Ainsi, la figure du militant immigré des années 1960-1970 céda progressivement la place à celle du Beur civique et les associations historiques de l’immigration commencèrent à péricliter au profit des associations dites « des nouvelles générations », composées majoritairement de nationaux français d’origine maghrébine. Bien sûr, cette nouvelle dynamique associative masquait de profondes disparités dans les moyens, les actions et les mots d’ordre défendus : quoi de commun, en effet, entre une petite association de quartier portée à bout de bras par ses éducateurs, une association d’élus originaires du Maghreb parrainée par le PS et un mouvement civique de type « France-Plus » bénéficiant de larges subsides du gouvernement ? Le terme même de mouvement beur semblait d’ailleurs galvaudé, dans la mesure où il supposait une unité d’action qui n’a jamais véritablement existé. Néanmoins, cette deuxième période a été particulièrement propice à la création de nouvelles associations qui toutes se réclamaient des registres civique et intégrationniste. L’heure était alors à la célébration de la participation politique des Beurs, comme si celle-ci constituait une des modalités essentielles de leur intégration à la Nation. Dans le même temps, cette problématique officielle et gouvernementale (le multiculturalisme Black-Blanc-Beur) véhiculait une ambiguïté profonde : la promotion de l’intégration justifiait la lutte contre toutes les tendances dites « communautaristes », dont les actions étaient perçues comme contraires aux idéaux citoyens. À l’époque, la figure du « jeune musulman » était ouvertement combattue par les institutions publiques, car elle était associée aux représentations du radicalisme islamique et de la régression culturelle.
Mais à son tour cette dynamique associative s’est enrayée, subissant de plein fouet une crise de légitimité et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, une crise de confiance auprès des adhérents, des militants et des organismes de financement, car nombre de ces associations nées durant la période du « Beur is beautiful » étaient en fait des coquilles vides sans véritable projet de société. Ensuite, une crise idéologique qui s’est traduite par leur incapacité à mobiliser les jeunes autour de nouveaux idéaux porteurs : trop floue et trop consensuelle à la fois, l’idéologie de l’intégration républicaine a fini par les étouffer en tuant toute originalité et en les transformant en prestataires de service. Enfin, une crise institutionnelle, dans la mesure où ces centaines d’associations beurs ont perdu le soutien des pouvoirs publics locaux et nationaux qui se sont rendus compte de leur faible ancrage social : beaucoup de promesses mais peu de présence effective sur le terrain. Cette triple crise a directement profité aux associations de jeunes musulmans (JMF et UJM…) qui, davantage présente sur le terrain, sont progressivement sorties de leur situation de « pestiférées », parvenant à acquérir une certaine reconnaissance de la part des institutions publiques, des milieux militants laïcs (Ligue des droits de l’Homme, Ligue de l’Enseignement, CFDT….) et des médias locaux et nationaux. Il est vrai, que de leur côté, ces associations musulmanes de la troisième génération, ont su prendre en charge le débat sur la citoyenneté et la participation politique des enfants de l’immigration, devenant même aujourd’hui l’un des principaux vecteurs de mobilisation civique. En ce sens, on peut dire que les associations de jeunes musulmans s’inscrivent simultanément en continuité et en rupture avec les précédentes formes d’associationnisme. En continuité, dans la mesure où elles poursuivent la tradition de lutte pour la reconnaissance des droits civiques de leurs parents, la promotion politique et électorale des enfants et la dénonciation des discriminations ethniques. En rupture, parce qu’elles ont su casser les tabous sur les questions identitaires et qu’elles refusent ouvertement la pensée unique en matière d’intégration, considérant que la liberté de « vivre sa religion » dans l’espace public est parfaitement compatible avec l’expression d’une citoyenneté active et ouverte. De ce fait, les associations de jeunes musulmans n’entendent plus simplement être conformes à un idéal de citoyenneté qui leur serait imposé « d’en haut » mais elles cherchent à lui donner un contenu concret en pesant sur le débat public. Toutefois, cette évolution n’est pas le seul fait des associations de jeunes musulmans ; elle doit aussi pour beaucoup au regard des acteurs politiques locaux et nationaux (les partis, les maires et l’ensemble des élus) qui tendent de plus en plus à percevoir ces nouveaux citoyens à travers le prisme de leur appartenance à l’islam, cherchant à les transformer en électeurs musulmans captifs.
* Avec l’autorisation de l’auteur
Documents
* La proposition n° 80 du candidat Mitterrand en 1981 :
« L’égalité des droits des travailleurs immigrés avec les nationaux sera assurée (travail, protection sociale, aide sociale, formation continue. Droit de vote aux élections municipales après 5 ans de présence sur le territoire national. Le droit d’association leur sera reconnu ».
* Changer la vie, extrait du programme de gouvernement du PS, 1972 :
« La France reconnaîtra solennellement le droit d’asile. Les expulsions dont la Ve République s’est fait une spécialité déshonorante seront interrompues. Leur régime sera strictement contrôlé par la justice.
L’égalité des salaires et des droits entre travailleurs étrangers et français sera rétablie. Des conditions de vie décente (logement, formation, enseignement, rapports avec les administrations) seront assurées aux travailleurs immigrés.
Enfin après une certaine durée de séjour, les étrangers auront accès au droit de vote au niveau communal. Leur représentation par voie d’élection sera assurée auprès des organismes responsables des problèmes qui les concernent ».

Publié avec l’autorisation de l’auteur