Penser la crise des banlieues

Par Victor Collet, Sociologue
ISP-Nanterre

Juillet-Août 2006
Annales. Histoire, sciences sociales, n°4, Paris, EHESS

La revue Annales, dans son numéro 4 de juillet-août 2006, consacre un dossier à « penser la crise des banlieues ». Deux articles ont plus particulièrement retenu notre attention : le premier, de Robert Castel, comme le second, écrit par Stéphane Beaud et Olivier Masclet, reviennent sur les émeutes de novembre 2005. Le titre de R. Castel évoque d’emblée les présupposés qui sous-tendent le traitement des conflits sociaux, en les assimilant notamment à des problèmes ethniques « dès lors qu’ils sont portés ou revendiqués par des minorités ethniques » (p. 798). S’appuyant sur ses précédents travaux et une brève histoire des politiques publiques, R. Castel fait un détour par les supports structurels de l’émeute avant d’examiner les motivations des jeunes révoltés. Il revient sur l’importation des concepts de « ghettos urbains » et « d’exclus », qui ne permettraient pas de rendre compte des spécificités du processus de relégation des Z.U.S., et dénonce ces analyses à base « ethno-raciale », susceptibles de devenir des prophéties auto-réalisatrices ». En effet, la banlieue, et singulièrement la banlieue parisienne, n’a pas le monopole de la déshérence sociale et de la relégation spatiale. Force est pourtant de constater sa spécificité, tant « la question sociale y prend une forte tonalité ethno-raciale ». Les politiques de logement qui conduisent les individus les plus fragilisés des classes populaires, parmi lesquels les immigrés sont surreprésentés, à peupler ces habitats dégradés s’ajoutent à celles qui stigmatisent ces populations depuis le milieu des années 1980 : primauté de la lutte contre la délinquance sur l’intervention sociale de l’Etat, « reconquête » des quartiers. En banlieue parisienne, sont ainsi réunis les facteurs qui facilitent la dissolution de la « question sociale » dans la seule défense des pouvoirs régaliens de l’Etat contre des « marges sociales » toujours plus dangereuses. Ce glissement du social vers l’ethnique est le corollaire d’une gestion différentielle des minorités ethniques par les institutions publiques, parmi lesquelles, en premier lieu, la police et la justice. Le symptôme se retrouve dans d’autres instances (école, administrations, lieux de travail) où les minorités font l’expérience de diverses formes de discrimination. La suspicion à l’encontre de la religion musulmane y tient une place spécifique et se renforce à mesure que l’ordre sécuritaire redouble les impératifs de sûreté nationale, en particulier depuis 2001. La question sociale subit en même temps une forte tendance à la dépolitisation : la criminalisation des populations les plus touchées par l’insécurité sociale et civile permet de reporter sur elles la responsabilité globale des insécurités. Il s’agit là d’une manière classique et récurrente dans l’histoire d’occulter, en les reportant vers ses « marges sociales », tout ce que ces problèmes sociaux doivent au fonctionnement du « centre » de la société. Cette retraduction de la question sociale en dénonciations éthiques et morales fut ainsi employée pour les « vagabonds » de l’Ancien Régime et les prolétaires des débuts de l’industrialisation. En somme, les enfants d’immigrés sont les nouvelles avant-gardes des « classes dangereuses », dans un ordre sécuritaire envahissant l’agenda politique et qui contribue, en retour, à accroître les explications différentialistes des mécontentements sociaux. De ces constats se déduisent les formes de violences sans revendication, ou proto-politiques, que prend la « révolte civique face au déficit de citoyenneté dont ces jeunes pâtissent » (p. 800).

S. Beaud et O. Masclet s’intéressent, quant à eux, aux « émeutiers » à travers la fabrication de « deux générations sociales d’enfants d’immigrés ». La génération d’enfants de cité est comparée à celle des beurs, dont la Marche pour l’égalité des droits de 1983 fait figure d’événement inaugural. Le point de vue est plus resserré et vise à « comprendre de manière comparative les difficultés objectives et subjectives à se construire en tant qu’acteur collectif » (p. 828). « Clé d’interprétation possible des transformations de l’univers des jeunes de milieux populaires » (p. 811), l’appartenance générationnelle n’est pas « exclusive des transformations structurelles qui produisent le contexte socio-économique dans lequel prennent sens ces phénomènes générationnels » (p. 811). Il faut « sortir des lieux d’habitat stigmatisés » et analyser, à travers les « transformations d’autres espaces sociaux, le rapport à l’avenir largement brouillé et obscurci de cette génération » (p. 828). Les enquêtes ethnographiques de longue durée (S. Beaud dans la région de Sochaux-Montbéliard, O. Masclet à Gennevilliers) concourent à élargir le « temps vécu des agents sociaux » aux tendances lourdes traversant ces générations. L’analyse affine celle de R. Castel et met l’accent sur les différences internes du groupe. Plus hétérogènes du point de vue des origines nationales et des destins scolaires, celui-ci tend a contrario à vivre une homogénéisation des devenirs professionnels et des formes de relégation.

Sur une trame de fond basculant d’un grand espoir à une large déception à l’égard de la gauche, des caractéristiques sociales objectives (origine ouvrière, relative pauvreté, habitat en HLM, projets migratoires) et subjectives (sentiment collectivement vécu de « faire l’objet d’un regard dépréciatif », d’une « suspicion structurelle » (p. 827)) lient ces enfants d’immigrés. Ils font l’expérience d’un décalage entre des aspirations fondées sur les valeurs qu’ils ont intériorisées au sein de la société française et la « fin de non-recevoir » qui est opposée à leur désir de citoyenneté et de reconnaissance. Ce qui les distingue prioritairement est la capacité « collective de réagir au stigmate social ». La génération des beurs, à la différence de la génération actuelle, a pu « s’appuyer sur des supports politiques et symboliques pour lutter contre les processus de dévalorisation, a su riposter par une intense mobilisation collective, en lien étroit avec d’autres acteurs » (p. 827). Le mouvement beur présente ainsi plusieurs caractéristiques : un héritage social et politique, une forte politisation tant des causes que des acteurs de l’immigration (étudiants et ouvriers), l’identification à des groupes sociaux, une ambivalence à l’égard de la société française (l’idée de retour reste centrale, une majorité conserve la nationalité d’origine). En outre, cette génération d’ « aînés biologiques et sociaux » « rapidement « mûrs » pour l’action collective, a été socialisée dans des univers sociaux encadrés et un habitat plus hétérogène socialement et ethniquement, dont la création massive d’associations de quartier témoigne de la vitalité. Autant de spécificités qui impriment leur marque au mouvement beur et s’additionnent pour dépasser les obstacles objectifs et subjectifs à cette mobilisation improbable. De l’autre côté, la génération actuelle cumule les difficultés : problème pour entrer dans l’âge adulte, exclusion durable du marché du travail, défiance grandissante envers les institutions, claustration physique et mentale dans les cités. La déception et les effets de l’offre politique (impossible accession aux responsabilités, usure et disparition progressive des « militants de cités », substitut d’action politique par la pratique religieuse en réaction à une classe politique délégitimée et fermée sur elle-même) se conjuguent à la démoralisation scolaire devant les « grands frères » diplômés au chômage ou dans la précarité, pour déterminer les formes (contraintes) de mobilisation de ces jeunes. Se distinguant par « [ses] manières d’être, [son] hexis corporel, [son] rapport au travail, à la politique et à l’avenir » (p. 811), cette génération a été « largement privée de ses outils de lutte et de défense collective » (p. 827) et « la fraction la plus déshéritée du groupe en a bien souvent été réduite à agir dans la seule logique de la provocation pour, in fine, faute d’être entendue, s’exprimer par la violence émeutière ». Cependant, il faut rapporter ces caractéristiques au contexte social dans lequel cette génération a grandi : « ni dehors » (ils partagent nombre de valeurs et aspirations de leur génération et les antennes publiques, les fonds de la politique de la ville continuent à structurer leur quartier), « ni dedans » (ils expérimentent négativement leur citoyenneté) selon R. Castel, le déchaînement apparemment aveugle de violence est une « réponse nihiliste au désespoir dans lequel ces jeunes sont placés » (p. 783). Les stigmatisations et infériorisations répétées qu’ils vivent dans une société devenue leur seul horizon social, produisent de puissants accélérateurs d’une « logique de ghettoïsation ». Il devient difficile d’y échapper pour comprendre « pourquoi ces jeunes ne se construisent plus en retour qu’en tant qu’Arabes ou Noirs » (S. Beaud, O. Masclet), et se voient peut-être contraints, « n’ayant plus d’autres ressources que de se renfermer sur eux-mêmes dans un entre soi communautaire », à « retourner le stigmate en revendiquant la fierté de la race contre les promesses fallacieuse de la démocratie » (R. Castel).

Les démarches sont sensiblement différentes, mais les deux articles se retrouvent pour décentrer l’analyse afin de pas enfermer l’événement sur lui-même. Leur lecture croisée établit un lien fin entre les logiques macro et micro sociales qui expliquent l’émeute. Si R. Castel resitue la place de la discrimination opérée sur une base ethno raciale « dans l’économie actuelle des rapports sociaux », S. Beaud et O. Masclet éclairent les mécanismes qui produisent des habitus distinctifs entre deux générations sociales. La réintroduction des effets de l’offre politique sur les formes de mobilisation (un répertoire d’action illégitime et violent en 2005, un répertoire plus traditionnel pour la génération précédente) montre en définitive que la « discrimination négative » ne peut, à elle seule, rendre compte de telles différences entre deux générations – celle des beurs et celle des cités – probablement aussi discriminées l’une que l’autre.

Publié avec l’autorisation de l’auteur