Les musulmans de France et les présidentielles de 2002: un lobby électoral en marche ?

Vincent Geisser, Schérazade Kelfaoui

Lundi 27 Mars 2006,
première parution : La Médina, au printemps 2002
Les 1,5 millions de Français issus des migrations arabo-musulmanes inscrits sur les listes électorales (estimation) peuvent-ils espérer infléchir les résultats des prochaines échéances présidentielles ? Si pour certains acteurs engagés et citoyens ordinaires, cette tentation lobbyiste apparaît comme une dérive dangereuse (le risque de communautarisation de notre vie publique), pour d’autres elle fait figure d’idéal politique, capable d’engendrer de nouvelles formes de mobilisation et de faire pression sur les candidats, accusés parfois de « tiédeur » quant à leur gestion interne du dossier « islam » et leur politique étrangère à l’égard du Monde arabe.
Le lobby électoral : un imaginaire davantage élitiste que citoyen
Si le terme de « lobby » est encore tabou dans l’espace politique français, parce qu’il reste associé à une fantasmatique xénophobe (la théorie des « quatre États confédérés » de Charles Maurras réactualisée par le FN et le MNR), il est depuis quelques années investi par certaines élites françaises issues des minorités cultuelles et culturelles qui entendent « peser » sur la vie politique locale et nationale, en favorisant la constitution de groupes d’intérêts sur des bases clairement communautaires. Ainsi, dans les années 1970, le thème du lobby fut largement débattu au sein du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), où certains responsables proposèrent ouvertement l’hypothèse d’un « lobby juif » (selon le modèle américain), susceptible de donner des consignes de vote au moment des échéances électorales. À l’époque, ce projet ne fut pas retenu par les dirigeants nationaux du CRIF, même si localement (à l’échelon communal par exemple) certaines associations communautaires juives sont toujours tentées de jouer sur ce type de pressions pour imposer leurs revendications en termes de subventions municipales et de gratifications matérielles (1).
Dans l’immigration arabo-musulmane, c’est plus récemment que le thème du lobby électoral a émergé, consécutivement à la promotion des premières élites « maghrébines » dans le champ associatif et les conseils municipaux au milieu des années 1980. Contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les élites religieuses et cultuelles (imams ou dirigeants d’associations musulmanes) qui contribuèrent à vulgariser l’imaginaire lobbyiste dans les populations issues de l’immigration mais d’abord des élites laïques proches des partis politiques dominants, comme le Parti socialiste, l’UDF ou le RPR. Une association civique comme France-Plus (1988-1995) a illustré parfaitement ce paradoxe républicain, défendant d’un côté, une idéologie intégrationniste, voire même néo-assimilationniste (plus Français que les Français), entretenant de l’autre, le rêve éveillé de constituer un groupe de pression électoral sur les plans national et local. Bien sûr, si ce projet lobbyiste ne fut jamais exposé publiquement car les dirigeants de France-Plus tenaient à conserver le soutien financier des institutions (FAS, collectivités locales…), il connut néanmoins une certaine diffusion parmi ses adhérents : « il faut faire comme les juifs, nous devons être des locomotives pour l’ensemble de la communauté ! ». D’autres initiatives ont vu simultanément le jour comme par exemple le Cercle des socialistes de culture musulmane (1989) créé par des militants « arabo-musulmans » du PS ou l’association Arabisme et Francité (1992), fondée par Farid Smahi, futur conseiller régional Front national d’Ile-de-France (2) . Il est vrai que la formule magique de « lobby arabo-musulman » était rarement mentionnée en tant que tel dans ces différentes plates-formes associatives mais il apparaissait en filigrane de leurs actions et leurs projets de mobilisation politique. Sur le plan local, on a vu naître également quelques initiatives ponctuelles au moment des échéances électorales (les municipales de 1995 et de 2001), où certains candidats malheureux ont tenté d’activer la fibre communautaire des électeurs pour obliger les partis politiques à les placer en politisions éligibles sur les listes. Force est pourtant de constater que ces différentes initiatives lobbyistes se sont caractérisées par des démarches circonscrites à quelques élites en mal de pouvoir et de notoriété, incapables de comprendre et de capter les aspirations des électeurs et des citoyens de base. Aujourd’hui, ces erreurs d’appréciation semblent se reproduire chez certaines élites françaises de culture musulmane qui éprouvent des difficultés à « faire passer » leur imaginaire lobbyiste auprès des jeunes générations.
« Chirac le pro-arabe » / « Jospin l’ami d’Israël », un clivage qui produit peu d’influences sur les aspirations électorales des jeunes musulmans
Depuis quelques mois, on entend parfois dans la bouche de certains leaders associatifs issus de l’immigration arabo-musulmane des phrases telles que : « vous verrez cette fois-ci, les jeunes Arabes de France, ils vont voter à droite, ils vont voter Chirac, car ils en ont marre de Jospin et des socialistes qui sont trop proches d’Israël et des juifs ». Cette affirmation lapidaire fonctionne comme une formule magique, censée provoquer le déplacement massif des suffrages des musulmans de France de la gauche vers la droite, venant ainsi renforcer l’hypothétique victoire du candidat Chirac. Outre que ce clivage imaginaire apparaît caricatural et manichéen au regard de l’évolution de la politique étrangère de la France ces vingts dernières années (il existerait davantage une continuité sur ce plan) il ne produit que peu d’effets sur les attitudes et les comportements électoraux des jeunes Français d’origine maghrébine. Les enquêtes sérieuses conduites par les sociologues et les politologues depuis le milieu des années 1980, attestent non seulement d’une forte désaffection des jeunes issus de l’immigration à l’égard de toutes les formes institutionnelles de la politique (partis, mouvements, scrutins nationaux et locaux…) mais aussi une tendance à se positionner à gauche, lorsqu’ils choisissent de se déclarer. Cela ne signifie pas que les jeunes musulmans de France adhérent ou s’identifient massivement à la gauche en général, et au PS, en particulier, mais davantage qu’ils choisissent la « gauche en dépit », parce qu’ils se méfient souvent de la droite : « en fait, c’est moins la droite « objectivée » à travers les partis et les organisations qui est visée dans leurs jugements que la droite historique qui a fait venir leurs parents pour les rejeter ensuite : c’est en quelque sorte une droite imaginaire, à laquelle ils [les jeunes de culture musulmane] accolent les images négatives du rejet et de la discrimination » (3). En ce sens, si la gauche socialiste est bien l’objet d’une forme de discrédit chez les Français issus de l’immigration arabo-musulmane, celui-ci est loin de profiter aux partis de droite et notamment au RPR, dont les responsables nationaux et locaux sont encore mal perçus par les jeunes qui restent sensibles aux thèmes de la lutte contre les discriminations, la solidarité avec le tiers-monde ou la défense de la liberté religieuse (être musulman dans la cité). Sur ces thèmes, la gauche semble bénéficier d’une plus forte côte de confiance que les partis et les leaders de la droite présidentielle. L’image d’un « Chirac pro-arabe » ne parvient que difficilement à compenser celles de la politique sécuritaire et anti-immigrés, nuançant par là l’influence démesurée de la politique étrangère sur les attitudes et les comportements électoraux des Français, comme si les juifs votaient nécessairement à gauche et les Arabes et/ou les musulmans à droite.
Les Arabes d’ici, les Arabes de là-bas : « légère » différence d’appréciation
De manière prudente, on peut conclure que la représentation de Chirac du « bruit et des odeurs » suscite toujours de la répulsion chez une majorité de Français de culture musulmane, alors que l’image valorisante du Chirac « ami des Arabes » ne mobilise pas encore massivement leurs suffrages, ce qui est loin d’être le cas bien sûr dans les pays arabes eux-mêmes où les dirigeants (Assad, Ben Ali, Bouteflika, Mohammed VI Moubarak, Saddam Hussein…) et les peuples ont déjà fait leur choix depuis longtemps (Chirac plébiscité). On peut relever une image tout aussi brouillée à propos de Jean-Pierre Chevènement connu à la fois pour son arabophilie mais également desservi par ses déclarations tonitruantes sur les « sauvageons des banlieues ». À l’inverse, il serait exagéré d’affirmer l’existence d’une sorte de lien consubstantiel et éternel entre les Musulmans de France et la gauche socialiste, comme si cette dernière n’a fait plus qu’à puiser dans ce stock de voix communautaires acquises d’avance. Il se produit sans doute des recompositions assez profondes dans le champ politique français mais encore peu perceptibles par l’observateur averti et, ce n’est probablement pas les prochaines élections présidentielles qui changeront la donne. Ceux qui rêvent de hisser la politique étrangère de la France en axe majeur de la mobilisation électorale devront donc patienter.
* Avec l’autorisation de l’auteur
Source originale de l’article : La Médina, printemps 2002.
NOTES

  1. Chantal Benayoun, « La question d’une politique juive aujourd’hui », dans Pierre Birnbaum (dir.), Histoire politique des juifs de France, Paris, Presses de sciences po, 1990, p. 258-277
  2. Vincent Geisser, Ethnicité républicaine. Les élites d’origine maghrébine dans le système politique français, Paris, Presses de sciences po, 1997
  3. Vincent Geisser, Françoise Lorcerie, Lionel Panafit, Citoyenneté et ethnicité chez les jeunes marseillais. Enquête sur l’influence des « identités communautaires » sur la construction de la citoyenneté des lycéens, IREMAM-CNRS, année 2000
Chirac, Jospin ou Chevènement…? Le « vote » des jeunes musulmans de France (12-21 ans)
1. Quelles devraient être les priorités des hommes politiques ?
% d’élèves
non musulmans
% d’élèves
musulmans
Lutte contre le chômage 59,2 % 59 %
Lutte contre l’exclusion et la pauvreté 34,2 % 35,7 %
Protection de la sécurité sociale 6,7 % 5,7 %
Malaise des jeunes 15,5 % 11 %
Qualité de l’école 14,4 % 9,5 %
Sécurité dans les villes 31,3 % 8,1 %
Paix dans le monde 31 % 37,1 %
Aide aux pays pauvres 16,2 % 41,9 %
Liberté religieuse 2,5 % 20,5 %
Limitation de l’immigration 11,3 % 1 %
Protection de l’environnement 17,6 % 4,8 %
Intégration des immigrés 5,3 % 20 %
Droits de l’homme 27,5 % 22,4 %
Autre 3,2 % 1,9 %
Je ne sais pas 2,8 % 4,3 %
TOTAL / interrogés 278,5 % * 282,9 % *
Source : enquête Khadija Mohsen, Vincent Geisser, 2000-2001.
(*) Le total est supérieur à 100 % dans la mesure où il y avait plusieurs réponses possibles.
2. De quel courant politique vous sentez-vous le plus proche ?
% d’élèves
non musulmans
% d’élèves
musulmans
Non réponse 0,7 % 1,9 %
L’extrême gauche 7 % 23,8 %
Les communistes (Parti communiste) 3,2 % 3,8 %
Les socialistes (Parti socialiste et radicaux de gauche) 11,6 % 13,3 %
Les écologistes (Verts…) 12 % 6,2 %
Le centre-droit et droite libérale (UDF, Démocratie libérale) 4,2 % 5,2 %
Les gaullistes (RPR) 3,2 % 0,5 %
L’extrême-droite (Front national, Mouvement national républicains) 5,3 % 1 %
Autre 3,5 % 2,9 %
Je ne sais pas 49,3 %
TOTAL 100 % 100 %
Source : enquête Khadija Mohsen, Vincent Geisser, 2000-2001.
3. Pour quelle(s) cause(s) seriez-vous susceptible de manifester ?
% d’élèves
non musulmans
% d’élèves
musulmans
La politique municipale 6 % 5,7 %
La construction européenne 8,1 % 3,8 %
La politique internationale 3,9 % 8,6 %
La politique économique 6,3 % 2,4 %
La politique scolaire 33,1 % 21,4 %
La corruption politique (l’argent sale) 19,7 % 11,4 %
La défense des immigrés 14,8 % 53,8 %
La défense des libertés religieuses 10,6 % 39 %
L’exclusion 18,7 % 20,5 %
La protection de l’environnement 31 % 11,4 %
Autre 6,7 % 1,9 %
Aucun 18 % 9,5 %
TOTAL / interrogés 176,8 % 189,5 % *
Source : enquête Khadija Mohsen, Vincent Geisser, 2000-2001.
(*) Le total est supérieur à 100 % dans la mesure où il y avait plusieurs réponses possibles.
4. Simulation de vote au premier tour des présidentielles
% d’élèves
non musulmans
% d’élèves
musulmans
Non réponse 0,7 % 2,4 %
Arlette Laguiller 1,8 % 3,3 %
Robert Hue 2,5 % 2,4 %
Jean-Pierre Chevènement 1,4 % 2,4 %
Lionel Jospin 15,5 % 38,6 %
Dominique Voynet 2,8 % 2,4 %
François Bayrou 0,4 % 0 %
Alain Madelin 0 % 0 %
Jacques Chirac 14,4 % 16,7 %
Charles Pasqua 1,8 % 1 %
Jean-Marie Le Pen 4,2 % 0 %
Bruno Mégret 1,4 % 0,5 %
Autre 7 % 7,1 %
Je ne sais pas 46,1 % 23,3 %
TOTAL 100 % 100 %

Source : enquête Khadija Mohsen, Vincent Geisser, 2000-2001.* Aspects techniques : étude réalisée au cours de l’année scolaire 2000-2001 auprès de 494 collégiens et lycéens de Lille, Montbéliard et Marseille, âgés de 12 à 21 ans. Les élèves issus de familles musulmanes représentent 42,5 % de l’échantillon d’enquête, soit 210 individus. Rappelons afin de nuancer ces résultats que la plupart des jeunes interrogés n’avaient pas l’âge de voter au moment de l’étude.
Publié avec l’autorisation de l’auteur