Les limites de la compassion républicaine

Par Olivier Masclet,
Maître de conférences à l’université de Metz, auteur notamment de La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, La Dispute, 2003.

Mercredi 18 Janvier 2006

En nommant Tokia Saïfi secrétaire d’Etat au développement durable, le gouvernement Raffarin mettait en pratique ce que la gauche de gouvernement n’avait pas osé faire : reconnaître et promouvoir au sein de l’Etat les « minorités visibles », pour reprendre le terme de plus en plus utilisé pour désigner les descendants des ressortissants des anciennes colonies, c’est-à-dire les Français noirs et arabes. D’autres que Tokia Saïfi ont pu depuis accéder à des responsabilités politiques, que ce soit au plus haut niveau du gouvernement ou dans les « grands » partis politiques. C’est le cas en particulier du sociologue Azouz Begag, auteur du gone du Chaâba, qui dit un peu de l’histoire collective des familles algériennes passées par les bidonvilles, devenu en 2005 Ministre délégué à la promotion des chances. Une charge par laquelle il espère bien, comme il le dit lui-même, « inoculer dans le corps social le virus de l’origine pour se débarrasser de la question de l’origine dans le corps social »1 . La droite affiche de cette façon sa claire intention de ne pas laisser à la gauche le monopole de la question du racisme et de la représentation politique de toutes celles et de tous ceux qui, en raison d’un nom « pas comme il faut » ou de leur couleur de peau, sont en butte quotidiennement aux discriminations. A gauche aussi, on s’affaire de plus en plus à montrer et faire entendre la voix de ces Français-là. Depuis 2003, ils sont une vingtaine de militants issus de l’immigration à être élus au conseil national du Parti socialiste, en plus de Malek Boutih qui y occupe une fonction de secrétaire national2 . La classe politique s’est donc un peu plus « colorée » depuis la dernière élection présidentielle et l’électrochoc du second tour. Et l’on s’accorde désormais, à gauche comme à droite, sur la nécessité de faire une place aux enfants d’immigrés non seulement dans les états-majors politiques, mais aussi dans l’Université, dans la haute fonction publique, dans l’encadrement des entreprises, dans les médias, c’est-à-dire au sein des classes dominantes de la société française. La question de l’intégration est ainsi de nouveau posée : ce qui est à présent en jeu, ce n’est plus la supposée résistance à l’assimilation des enfants d’immigrés, mais le respect des règles de la République.

Les années qui viennent diront si les institutions républicaines et les élites politiques, économiques et médiatiques sont en mesure de se réformer de manière à s’ouvrir à la diversité ou à lutter contre les formes multiples de discrimination qui barrent l’horizon d’une grande partie des Français issus de l’immigration. On ne peut que l’espérer tant la « fracture sociale » s’est creusée entre le peuple et « les élites » et tant les mécanismes de rejet et d’infériorisation sont exacerbés. L’accès à l’élite des « minorités visibles » est une condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante, à la transformation du regard porté sur les Français noirs ou arabes et à la remise en cause des pratiques humiliantes que sont par exemple les contrôles de police au faciès ou l’élimination des CV des candidats d’origine étrangère aux postes à responsabilités. Cet accès contribuera sans nul doute à « banaliser » dans les faits comme dans les esprits, selon le souhait même d’Azouz Begag, les origines des Français.

Mais si l’on doit se réjouir de cette « avancée » républicaine, il faut bien constater dans le même temps que la reconnaissance proclamée de la « diversité » s’accompagne de formes impitoyables de mépris à l’égard des plus démunis. La compassion des leaders politiques pour les « minorités visibles » semble en effet dépendre des qualités sociales qu’ils prêtent aux enfants d’immigrés. Les plus diplômés sont encouragés et valorisés. Tandis que les plus démunis scolairement font au contraire l’objet de discours accusateurs et de plus en plus insultants3 . La reconnaissance semble ainsi fondamentalement proportionnée au niveau de diplôme. En témoignent les déclarations de Nicolas Sarkozy qui, d’un côté, se fait le chantre de la « discrimination positive à la française » et, de l’autre, voit avant tout dans les « jeunes des cités » de la « racaille » et autres délinquants qu’il s’agit de réprimer toujours plus sévèrement. La « compassion républicaine » trace ainsi une frontière de plus en plus nette entre les « bons » Noirs ou Arabes, qui cherchent à s’en sortir et qu’il faut aider, et les « mauvais » dont on oublie qu’ils sont eux aussi victimes du racisme à l’embauche et qui sont renvoyés à leur sort, accusés de ne pas faire tout ce qu’il faut pour connaître une vie meilleure, à qui donc il n’est offert que des mesures « sécuritaires ». Le traitement des inégalités « raciales » est nécessaire, mais en sa forme actuelle il repose sur une idéologie méritocratique du « qui veut peut » : il s’agit de donner toutes leurs chances aux plus « méritants ». La question de l’origine « ethnique » est ainsi la variable qui permet à la droite d’évincer radicalement la question sociale. Elle peut se montrer d’autant plus dure à l’égard des fractions précarisées des classes populaires que, par ailleurs, elle entend valoriser et soutenir les enfants d’immigrés en voie d’accéder aux classes moyennes et supérieures. D’un côté, le bâton pour les jeunes démunis qui, comme le montrent les émeutes de novembre 2005 dans les banlieues, n’ont pas d’autre ressource que leur capacité d’action de « classe dangereuse ». De l’autre, la carotte pour ceux qui ont pu réussir à peu près normalement leur scolarité en dépit de tous les obstacles.

Cette politique est sans doute bien faite pour gagner le soutien des électeurs de droite que le racisme scandalise, comme celui des enfants d’immigrés dont l’ascension sociale est sans cesse entravée par les pratiques discriminatoires et par l’image négative des « jeunes des cités » à laquelle ils sont en permanence renvoyés en raison de leurs origines. La quête de respect passe en effet, pour une partie d’entre eux, par la validation de leur bonne volonté professionnelle autant que par la punition des mauvais éléments avec lesquels ils redoutent, pour eux-mêmes ou leurs enfants, d’être confondus. Ceux-là peuvent se reconnaître dans une droite qui dit haut et fort que l’on ne peut pas mettre tous les Noirs et les Arabes « dans le même sac »… Mais cette politique peut-elle résoudre le problème du racisme et des « banlieues » – fondamentalement lié à celui des inégalités sociales ? Or c’est bien de la réponse apportée à ce « problème » que dépend pour une grande part la question raciale.

L’ethnicisation des rapports sociaux, au principe des discriminations multiformes vécues par les immigrés et leurs enfants, obéit à des causes complexes parmi lesquelles il faut bien sûr évoquer le passé colonial de la France et la « défaite » que représente encore aujourd’hui la guerre d’Algérie dans la tête de nombreux Français. « Passé qui ne passe pas », il contribue à expliquer pourquoi les enfants d’Algériens sont plus particulièrement pénalisés à l’embauche, et pourquoi les jeunes Noirs polarisent actuellement les peurs sociales. Faute d’une réflexion collective sur la colonisation, d’un enseignement approfondi de l’immigration dès l’école primaire, mais aussi en raison de toutes les manipulations démagogiques des stéréotypes et des préjugés les plus enfouis, les Français noirs et arabes subissent à des degrés divers et sous des formes sans cesse renouvelées les rejets racistes et les fantasmes xénophobes.

Mais cette situation s’explique aussi au regard des transformations récentes de la société française, qui fonctionne de plus en plus comme une société d’exclusion. L’ethnicisation des rapports sociaux découle en effet également de l’élévation considérable des inégalités entre les classes sociales et du sentiment corrélatif de fragilisation statutaire, de menace pour soi et ses enfants qui s’est développé au sein des classes populaires et de plus en plus des classes moyennes. L’évitement à l’école et dans l’espace urbain des plus pauvres, qui sont souvent les immigrés et leurs enfants, mais plus encore leur dénonciation comme « fauteurs de troubles », sont ce par quoi les groupes insécurisés socialement se rassurent dans leur statut en ces temps de crise de l’emploi et de l’avenir. D’où le soutien dont Nicolas Zarkozy bénéficie dans l’opinion, plus fort que jamais, si l’on en croit les sondages, depuis les émeutes de novembre. Les inégalités sociales augmentent la vigueur du rejet racial qui à son tour les accroît. Combien de petits patrons et de directeurs des ressources humaines disent ainsi ne pas embaucher d’enfants d’immigrés « à cause » des réactions négatives qu’ils anticipent de la part de leurs salariés et de leurs clients « blancs » ? Leurs craintes (socialement produites) contribuent à entretenir la pauvreté des quartiers populaires… Dans ces conditions, on ne peut que douter de l’efficacité de la compassion républicaine à briser ce cercle infernal. Au mieux, les mesures actuellement prises pour lutter contre les discriminations permettront aux plus mobilisés scolairement et professionnellement de décrocher le poste auquel ils sont en droit de prétendre. Mais loin de résoudre les inégalités structurelles de la société, elles renforceront plus vraisemblablement le rejet exprimé par les Français dits « de souche » pas ou peu diplômés ou détenteurs de titres scolaires dévalués qui, eux aussi coincés au bas de l’échelle sociale, ont le sentiment que l’on n’aide que « les étrangers » ou « les casseurs ».

Que la carte « raciale » soit pour la droite le moyen d’évincer la question sociale est sans doute dans l’ordre des choses. Mais la gauche de gouvernement semble aujourd’hui éprouver bien des difficultés à formuler en d’autres termes la question du chômage et de la précarité qui affectent au premier chef les ouvriers et employés et leurs enfants, qu’ils habitent ou non les cités, qu’ils soient ou non issus de l’immigration. Les émeutes des banlieues fournissent la preuve exemplaire de son acuité, ces évènements n’ayant pas une cause « ethnique », ainsi qu’en témoigne la diversité des « profils » des émeutiers4 , mais une pluralité de causes sociales, comme l’échec scolaire, le repli dans les cités comme seul territoire à soi, l’impossibilité d’espérer mener un jour une vie normale. Or ces émeutes dans les banlieues, produits de la pauvreté et de l’absence d’avenir ressenti par la jeunesse populaire5 , ont surtout révélé la gêne d’un parti socialiste ne sachant comment les interpréter, tiraillé entre une analyse politique du phénomène en terme de classes et une autre, à laquelle il s’est peu à peu habitué et a accoutumé une partie de son électorat, en terme de « jeunes dangereux » (les fameux « sauvageons »). Quant au PC, s’il renoue avec une tradition plus combative sur la question des cités et des jeunes, il ne représente plus aujourd’hui qu’une force politique marginale, en tout cas qui n’a plus la même crédibilité au sein des classes populaires. Gêne d’un côté, désaffection électorale de l’autre, mêmes symptômes en réalité d’une cassure entre ces partis et les catégories populaires.

En dépit de l’élévation du chômage et de toutes les forces conduisant à la déstructuration des milieux populaires et au repli sur soi, cette cassure n’avait cependant rien d’inéluctable. Elle résulte aussi de l’incapacité du PS et du PC à faire une vraie place aux enfants d’immigrés qui étaient parmi les plus disposés au militantisme social et politique et qui auraient pu servir de précieux relais entre la gauche et les cités6 . Bien peu de ces « militants de cité » ont été entendus par ces partis qui les ont au contraire systématiquement relégués dans des positions subalternes, non éligibles ou bien cantonnés à jouer un rôle de « pompiers » dans les quartiers. Voués aux postes les plus dévalués du travail social ou purement et simplement mis sur le côté, rares parmi eux sont donc ceux qui ont pu faire une carrière politique et tenter de défendre et de représenter les habitants composant le salariat d’exécution et les franges précarisées de la population. Par ailleurs, bon nombre de ces militants ont été découragés par les différents tournants du PS, au niveau économique comme au niveau social, notamment quand la politique sécuritaire est devenue à la fin des années 1990 le nouveau credo du Parti socialiste en matière de gestion de la pauvreté urbaine. Suspectés de faire preuve d’angélisme devant la délinquance des « jeunes des cités »7 , beaucoup ont alors éprouvé le sentiment d’une immense incompréhension d’un parti en lequel ils avaient placé beaucoup d’espoirs. L’ensemble de ces processus explique la cassure entre la gauche et les générations issues de l’immigration. Et les cocktails Molotov des émeutiers des banlieues nous donnent aujourd’hui à comprendre à quel point les quartiers populaires sont déshérités politiquement. La promotion politique des Français arabes et noirs est légitime et nécessaire, mais pourra-t-elle être plus qu’une fenêtre de mobilité individuelle et devenir un instrument réel de promotion collective ?

* Avec l’autorisation de l’auteur
Merci à Marie-Hélène Lechien et Gérard Mauger pour leur lecture de cet article.
article paru sur Islam & Laïcité

NOTES
Remonter

Propos tirés de l’interview donnée au journal Le Monde du 10 septembre 2005, titrée « Azouz Begag veut « banaliser » la diversité de la société française ».
Selon l’information donnée dans Libération du vendredi 18 novembre 2005.
Mécanisme général de consécration positive ou négative qui ne concerne pas seulement les enfants d’immigrés…
Un éducateur de la mission locale, cité dans Libération du vendredi 18 novembre 2005, observe ainsi que « dans le quartier des Bois-Blancs à Lille, quand l’école a brûlé, la première demi-heure, ils étaient tous blancs ». Les jeunes adultes jugés en comparution immédiate présentent aussi une diversité des origines, mais des parcours pareillement caractérisés par le chômage, la déscolarisation, les ruptures familiales, voir Le Monde du samedi 5 novembre 2005.
Pour le dire plus précisément, et ainsi éviter tout déterminisme mécanique (tous les jeunes au chômage ou précaires ne deviennent pas automatiquement des émeutiers), il faut ajouter qu’entre les structures économiques et les pratiques des émeutiers intervient cette médiation cruciale qu’est l’expérience de la cité. Comme l’explique Gérard Mauger (dans L’Humanité du 15 novembre 2005), « on peut dire que l’enchaînement qui conduit de la déréliction familiale à la disqualification scolaire pour aboutir à une disqualification professionnelle inéluctable (qui oblitère les aspirations les plus modestes) conduit à chercher refuge dans le « monde des bandes » et « la culture de la rue » qui valorisent la « force physique – force de combat » et les valeurs de virilité ».
Voir notamment mon article, « Le rendez-vous manqué de la gauche et des cités », Le Monde diplomatique de janvier 2004 et Saïd Bouamama, Vingt ans de marche des beurs, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.
Y compris par Malek Boutih qui déclarait au Monde (du jeudi 13 juin 2002) vouloir en finir avec « la culture de l’excuse » : « Les barbares des cités, il n’y a plus à tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort, les vaincre, reprendre le contrôle des territoires qui leur ont été abandonnés par des élus en mal de tranquillité. Et vite ! »

Publié avec l’autorisation de l’auteur