Du nom propre au nom commun, Pour un collège au nom d’Abdelmalek Sayad

Par Smaïn Laacher,
Sociologue, CEMES/EHESS
Auteur, entre autre, de L’institution scolaire et ses miracles,
La Dispute, 2005

Vendredi 21 Avril 2006

Qu’est ce qu’un étranger ? C’est celui que l’on peut expulser. Autrement dit l’étranger est celui qui se définit et qui est définit par sa condition d’expulsabilité. Même si cette condition ne venait pas à se réaliser. Cet étranger est, si je puis dire, un être qui est au centre du droit des étrangers. Le droit sait le définir et l’étranger lui-même sait que la nature et les conditions de sa présence en terre étrangère sont déterminées par des forces qui lui sont extérieures : le droit, l’état de l’économie, les rapports de forces électoraux, les modes successifs de peuplement de la nation, etc.

Mais qu’est ce qu’un Français dont l’origine étrangère s’objective dans le corps et la langue ? C’est celui dont on pense, spontanément ou non, qu’il est français, certes, mais un Français qui ne serait pas si naturellement français. Pourquoi ? Parce qu’on pense, spontanément ou non, qu’il n’était pas là depuis le début. La traduction de cette proposition peut s’énoncer sous la forme d’une interrogation permanente : pourquoi cet être embarrassant ne fait-il pas corps avec la nation ? Pourquoi ne disparaît-il pas, faisant ainsi disparaître ce qui ne cesse de le marquer et de le faire remarquer : sa filiation, sa place et sa condition. Ses géniteurs n’étaient pas là depuis le début, peut-être, mais lui ? Sa présence dans le paysage national, malgré sa naissance et sa nationalité française, reste entachée d’une sorte de suspicion à peine euphémisée. C’est exactement cela que veut dire l’expression il n’était pas là depuis le début : il nous arrive de loin, il est sous notre responsabilité sans vraiment nous appartenir et sans vraiment qu’il se sente des nôtres. N’est ce pas cette problématique historique qui est au centre des controverses et de toutes les entreprises intellectuelles ayant pour thème la « mémoire », la « fracture coloniale », le « passé » des parents ? Ces objets, socialement et intellectuellement circonscrits, ne sont pas une préoccupation politique majeure ni un souci quotidien pour la grande majorité des familles immigrées et de leurs enfants.

L’inquiétude première n’est pas le « passé », aussi chargé fut-il et aussi digne d’intérêt historique soit-il, mais les contraintes et les incertitudes sociales qui pèsent sur le présent et qui hypothèquent l’avenir de tous : parents et enfants. Et le futur collectif se prépare maintenant et tous les jours au sein de l’institution scolaire qui reste, qu’on le veuille ou non, une institution essentielle pour des millions de familles ; c’est-à-dire une institution qui ne fait pas seulement que distribuer des diplômes et des compétences mais qui, aussi et peut-être avant tout, structure de manière décisive les systèmes d’expectation de toutes celles et de tous ceux qui la fréquenteront plus ou moins longuement.

Un établissement scolaire, ce n’est pas seulement un dispositif réglant les conditions du meilleur apprentissage. C’est aussi pour les élèves et leurs familles un nom propre que l’on prononce tous les jours ; qui sert d’identité et d’identification. Nos établissements scolaires sont des bâtiments qui fixent et rappellent l’histoire de France au travers de noms propres qui sont autant d’Esprits et dont on pourrait dire qu’ils sont ensemble l’Esprit et le génie de la nation française. Donner le nom d’Abdelmalek Sayad (1933-1998), éminent sociologue de l’émigration et de l’immigration, à un collège de la ville de Nanterre (92), ville qui a accueilli des populations immigrées depuis le début du siècle dernier, serait à la fois un geste noble et un hommage naturel de la société française à l’un de ses savants. Car Abdelmalek Sayad, en dernier lieu, ne faisait qu’interroger inlassablement, au travers de la figure de l’Etranger, la France et son identité, c’est-à-dire son Histoire et l’histoire de sa longue constitution comme Nation.

En entrant dans le Collège Abdelmalek Sayad, nos chères têtes blondes et brunes entreront dans un collège parmi d’autres, certes, mais sans oublier, on peut en être persuadé, que ce nom propre sera devenu un peu plus qu’un nom propre, il sera devenu un nom commun, forme ultime et accomplie de la naturalisation sociale. C’est un pari sur l’avenir ; un avenir dans lequel, pour reprendre la terminologie sayadienne, l’immigré ne sera plus une présence « marquée d’incomplétude, présence fautive et coupable en elle-même. Présence déplacée au sens moral aussi, au sens où on parle, par exemple, de mots ou de discours déplacés » (A. Sayad, La double absence, Seuil, 1999). Cette remarque, bien entendu ne vaut pas seulement pour l’immigré déprécié et disqualifié ; elle vaut malheureusement collectivement pour les immigrés et leurs enfants. En acceptant de nommer un établissement scolaire du nom d’un savant algérien, apprécié et internationalement reconnu, ayant accompli toute son œuvre en France, et si attentif à l’humaine condition, la société française n’aura pas rendu justice à un homme, elle aura tout simplement fait acte de mémoire et d’une certaine façon, elle aura accompli un acte de reconnaissance si souvent sollicité par tant de femmes et d’hommes d’ici et d’ailleurs.

Publié avec l’autorisation de l’auteur